Le métier d’agriculteur

L’or blanc des vaches heureuses
- Maryse Stengele, conseillère communale

Pierre et Véronique Scolas, un couple d’agriculteurs d’Ophain, ont bien voulu nous parler de la réalité quotidienne de leur vie de producteurs de lait.

Leur existence s’est petit à petit transformée à partir de l’introduction de la technologie qui permet aujourd’hui d’étudier la façon de produire un lait d’une grande qualité en suivant jour après jour l’évolution de la santé des vaches laitières. Il convient de les faire vivre le plus longtemps possible et dans les meilleures conditions, car l’investissement est considérable.

Au quotidien

L’ordinateur est entré à la ferme et conditionne la vie des bêtes pour qu’elles profitent au mieux de la nourriture et de l’espace qui leur est imparti. Différents robots sont attentifs à toutes les nécessités. A l’étable, elles bénéficient chacune d’une logette pour se coucher , et c’est là que l’épouse va commencer son activité vers 9h après s’être occupée du petit déjeuner pris en famille et avoir conduit les deux fillettes de 6 et 11 ans dans deux écoles différentes.

Il s’agit d’assurer la propreté, le confort et les quantités adéquates de nourriture pour chaque animal. Quelle ne fut notre surprise d’apprendre que leur litière était devenue un matelas de latex, recouvert de paille de lin qu’il faut recharger chaque jour. Il faut tout aussi bien donner le colostrum (1) aux jeunes veaux et vérifier les bonnes quantités d’aliments à donner au plus de 10 jours par les bontés de la « louve automatique »… Après cela les robots sont nettoyés, les filtres changés, les caméras nettoyées. Quand les sols auront été récurés de façon mécanique (ici, l’aspirateur se fait robot-racleur !), la fermière monte au bureau au-dessus du robot trayeur et consulte l’ordinateur pour savoir ce qui s’est passé : la traite de chaque vache est enregistrée et suivie de près ainsi que son activité et cela 24h sur 24. Le lait est conservé dans un tank à 4° d’où le camion de la laiterie de Sint Pieters-Leeuw le tirera vers minuit pour pouvoir le traiter et le fournir au Colruyt-central de Hal à 6h du matin.

Après l’entretien de l’étable, il reste pour l’après-midi une énorme quantité de paperasserie administrative à assurer , des courses à faire, les enfants à aller rechercher à 4h, les devoirs, les bêtes à rentrer, le souper, etc.

Technologie et spécialistes

Le fermier gère de manière plus globale les différents équilibres qu’il faut maintenir dans les champs et à l’étable pour que soient toujours adéquates la quantité et la qualité de nourriture à distribuer aux vaches laitières. Il assure les mélanges conseillés par le nutritionniste qui vient une fois par mois, tout comme le vétérinaire gynécologue qui examine et échographie chaque vache ; des échantillons de lait partent à Batice, d’autres des différents aliments et de terre sont envoyés dans un laboratoire de La Hulpe pour s’assurer de la bonne santé de la bête et de sa productivité. A chaque vache sa banque de données ! Ici la pédagogie différenciée fait place à de l’élevage différencié, où l’éleveur travaille en collaboration avec différents experts pour de l’agriculture étudiée de manière systémique(2) !

Il fait appel également à un conseiller en culture : il gère 173 ha et la question essentielle est de limiter les intrants (herbicides, pesticides, engrais, …) à la fois pour l’écologie des sols et aussi parce que cela coûte cher.

Il a ainsi développé la luzerne en lieu et place du ray-grass parce qu’elle prend l’azote de l’air, résiste bien à l’humidité comme à la sècheresse et procure une partie des protéines nécessaires : ce qui n’est pas le cas du ray-grass qui lui demande un apport d’azote. C’est de l’agriculture raisonnée.

En Belgique, il faut faire appel à l’extérieur pour le complément de protéines ; il vient du soja qu’il n’est pas possible de cultiver en Belgique à cause du climat.

A la question de savoir quelle était la proportion de produits extérieurs par rapport à leur propre production de plantes fourragères, le fermier nous a répondu qu’il fallait compter par jour 250kg de produits extérieurs par rapport à 4 à 5 tonnes de maïs, de luzerne, de pulpe de betteraves compressée, sans compter de la paille et 20ha de prairies. (A titre d’information, 1ha donne 45 tonnes de maïs).

Il assure aussi les soins de pédicure des vaches, répare les machines, et fait bien d’autres choses, y compris l’entretien du magnifique patrimoine que représente la ferme exploitée dans la famille depuis 1703 (recensée la première fois dans les archives en 1461).

Les freins à la profession

Il y a l’importance des investissements, tant mobilier par le développement de la technologie (les robots, tracteurs et machines divers) qu’immobilier : le foncier est très cher en Brabant Wallon.

En même temps s’opère une dévaluation des produits de la terre. En 1989, quand le fermier succéda à son père, le kg de blé était à 10 FB. Depuis, il est déjà descendu jusqu’à 3,6 FB. A l’époque, il fallait 1kg de blé pour acheter deux pistolets chez le boulanger. De nos jours, il faut 2,5 kg de blé pour acheter 1 pistolet ! Pierre Scolas estime que « L’Europe n’aide pas l’agriculture » : la suppression des quotas laitiers est la dernière mesure douloureuse qui a fait couler beaucoup de lait ! Or l’importance des investissements impose des emprunts qu’il faut bien rembourser.

La question peut se poser aujourd’hui : qui accepte de travailler pour être payé moins qu’il y a 40 ans ? Nos enfants pourront-ils continuer l’exploitation qui est passée de génération en génération douze fois déjà ?

Fierté

Elle se révèle en quelques mots, parce que tout est intérieur et vient de loin.

La motivation profonde reste d’exercer un métier qui a vocation de nourrir la planète, de travailler avec le vivant. Le lait est l’aliment noble par excellence, et la nature est si belle !...

Pierre et Véronique Scolas représentent la douzième génération d’une famille qui vit et fait vivre la ferme de la rue Bertinchamps depuis 1703. Par leur accueil chaleureux, dans ces vieux murs qui pourraient raconter tant d’histoires, ils nous ont permis de rencontrer des amoureux de la terre, nourris de l’esprit d’entreprise et de la préoccupation des générations futures.

A Véronique et Pierre Scolas, ainsi qu’à leurs deux petites filles, Géraldine et Eglantine, un grand merci.

(1) colostrum : liquide qui précède le lait maternel.
(2) systémique : manière d’appréhender une situation de façon globale en prenant en considération les interactions des différents éléments entre eux, ici pour améliorer le résultat de l’ensemble.